Meilleurs vœux de Paris

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Que dire quand les mots nous manquent? A la demande de PeaceWomen Across the Globe,  Zarina Khan partage ses réflexions. La Française fait partie des mille femmes collectivement nominées au Prix Nobel de la Paix 2005 (plus d’informations en bas du texte).

Who will kiss the devil on his tongue ?
Qui aimera le diable ?…
Qui chantera sa chanson ?…
Qui aimera le diable et sa chanson ?…
J’aimerai le diable!…
Je chanterai sa chanson!…
J’aimerai le diable et sa chanson!…

C’est le morceau qu’interprétait le groupe Eagles of Death Metal quand les djihadistes, à visage découvert, ouvrent le feu et couvrent la voix des chanteurs de leurs cris “Allah Akbar”, Dieu est grand. C’était au Bataclan le 13 novembre. Dieu et Diable s’affrontaient au théâtre de la vie.

C’était tellement soudain que les spectateurs ont cru d’abord à un effet saisissant de mise en scène.

Hier à Miami Beach, à l’exposition d’art contemporain de Art Basel, une jeune fille de 24 ans, attaque une jeune artiste à coups de couteau. Le sang gicle, les visiteurs regardent , médusés. « Je croyais que c’était un happening, une performance, que le sang était faux, » dit peu après un jeune homme bouleversé. La jeune fille arrêtée, hurle encore longtemps, « je voulais en tuer trois aujourd’hui ! ». La fin à Miami est moins tragique, il n’ y a pas eu de morts. Mais l’histoire se ressemble, réalité et représentation s’entrelacent au point de créer un flou meurtrier. Là, je chante le diable, là je chante Dieu, là, je veux réaliser un score, en tuer trois, pourquoi, la Trinité divine ? Non, c’est bien moins compliqué que cela, les mots ont perdu leur sens. Ils résonnent dans le vide.

La France résonne des bottes de soldats qui martèlent les rues.

La France résonne des pleurs de ceux qui ont perdu les leurs.

La France vient de voter et arbore les couleurs du fascisme.

La France s’enfonce dans la douleur, la peur et le racisme.

A la violence et à la barbarie, il a été répondu par la violence, l’exclusion et la barbarie.

A l’horreur du 13 novembre à Paris, ont répondu les bombes qui tombent, aveugles, et déciment d’autres innocents. Ceux là n’ont pas de noms, et la date de leur mort ne fera pas de titres dans les journaux.Tant pis pour ces hommes, ces femmes et ces enfants. Ils n’avaient qu’à naître dans le bon camp, sur des terres sans pétrole, sans ressources à piller, ils n’avaient qu’à ne pas naître, tout bien considéré, car tous ces étrangers, ça finit par être polluant.

L’histoire se répète et le cortège macabre éveille des souvenirs terrifiants, récents. Certains sont encore vivants parmi ceux qui ont connu la 2ème guerre et ses prémices. « Plus jamais çà », disait on au lendemain de l’inhumanité.

Recommençons ! crie aujourd’hui la planète assoiffée de sang à défaut de sens, de sang pour secouer l’indifférence.

Qui sont les criminels ? Les barbares lobotomisés qui choisissent de tuer comme on tue dans un jeu vidéo, à bout portant, sans savoir qui ils tuent ni pourquoi ? C’est un jeu. Même les spectateurs s’y laissent prendre.

Qu’est ce qui donne à certains le désir de tuer, et de mourir en prenant la vie? Quelle vengeance, quel enjeu, si la mort est au bout ? Le Paradis ? Ils ne sont pas aussi fous.

Le mystère est entier et se déploie, les cohortes de joueurs s’entraînent, ils viennent de tous les pays, une nation planétaire de jeunes sans frontières qui veulent mourir pour passer en boucle sur les écrans allumés, leur nom et leur visage immortalisé, l’anonymat enfin anéanti. La télé-réalité se nourrit d’eux, s’épanouit, et la publicité s’en donne à cœur joie.

Les extrémistes de tous bords se régalent. Quelle aubaine ces attentats pour stopper l’immigration, pour oublier les chiffres du chômage, parasites résistants et les chiffres ahurissants des salaires des cadres des multinationales dont les bénéfices n’ont jamais été aussi florissants. Quelle aubaine ces attentats pour vendre encore plus d’armes et signer de nouveaux contrats pour des avions de guerre et des drones performants. Quelle aubaine pour relancer l’économie exsangue, et nourrir l’autre jeu vidéo très mode des partis politiques qui se renvoient des balles de mots en caoutchouc, des mots creux aux couleurs de solidarité et d’espérance. Une espérance de magazine aux lèvres trop rouges, trop maquillées, pour masquer la terreur du vide, l’impuissance des citoyens atterrés que l’on va priver davantage de liberté, de confidentialité, d’intimité, au nom de toutes les sécurités nationales.

A la veille des fêtes, des mères, des pères, pleurent leurs enfants, ici, là bas, ailleurs. Noël, on dit que c’est l’avénement d’un enfant qui naît pour mourir, sous le joug de la violence et de la barbarie. Aussi.

Les bougies s’allument, ici, là bas, ailleurs. Il nous faudra cependant allumer d’autres feux, à l’intérieur , pour éclairer le monde. Les livres d’histoire sont à la portée de tous aujourd’hui. Il suffit de les ouvrir pour comprendre le stratagème grossier des manipulateurs de la démocratie.

Sortons, dansons, écoutons de la musique, il nous faut résister ! s’exclament les courageux. Peut être faudrait il aussi s’asseoir et réfléchir, ensemble, essuyer la pauvre figure, éclaboussée de sang, de notre monde à la dérive et se rapprocher les uns des autres, loin des écrans, pour tenter, d’accoucher de notre humanité, d’une autre Humanité. Ce n’est pas une révolution qui changera le monde, ce n’est certainement pas cet enchaînement de guerres qui apaisera le brasier planétaire, ni la douleur devant les charniers qui s’amoncellent ici, là bas, ailleurs.

Nous sommes appelés en urgence à éveiller en conscience notre évolution, à la remise en question profonde des choix du passé, de la colonisation, de la répartition des richesses, à l’avénement d’autres valeurs que le PIB, à une autre forme d’éducation que celle qui reproduit les forces du pouvoir, de la compétition et de la consommation, à une foi qui dépasse les dogmes et les religions récupérés par l’habile manipulation d’un ordre mondial côté en bourse.

Répondons à l’appel.

Trop d’innocents sont morts.

Il est temps que se lèvent les citoyens et les citoyennes du monde, unis et créateurs d’une unité nouvelle, intelligente, curieuse de l’autre, indépendante . Alors peut être les enfants grandissants décideront de vivre plutôt que de mourir, et plutôt que de tuer, d’aimer.

Au terme de cette terrible année, au seuil de la nouvelle, c’est le seul vœu que je peux exprimer.

Zarina Khan, décembre 2015, http://www.zarinakhan.org

 

“Zarina Khan est auteur (sociétaire adjoint de la SACD) et metteur en scène de 50 créations théâtrales, auteur de 14 scénarios, réalisatrice de 10 films, philosophe, créatrice de la méthode « Ateliers d’écriture et de pratique théâtrale Zarina Khan » et du réseau national et international de ces ateliers. Elle applique cette méthode dans des situations de conflits (Sarajevo, Beyrouth en guerre) et de tensions (quartiers dits difficiles, jeunes en rupture), ce qui lui vaut en 1995 d’être nommée experte pour la Paix par l’UNESCO, et en 2005 d’être nominée au Prix Nobel de la Paix” (zarinakhan.org).

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